Désambiguïser le sens et entrer dans la « courtoisie du lecteur »
« Quel que soit l’accent ou la langue de départ, l’écrit, lui, ne change pas. »
La première séance avait pour objectif de faire comprendre aux élèves pourquoi l’orthographe existe. En passant par l’histoire de la langue et l’étude du Serment de Strasbourg, les élèves ont découvert que l’orthographe n’est ni naturelle ni arbitraire, mais une construction historique destinée à permettre la communication écrite.➡️ Lire la séance 1
La seconde séance s’inscrit dans la continuité directe de ce travail. Une fois l’orthographe identifiée comme un code partagé, il devient possible d’en interroger les fonctions précises :
- Comment l’orthographe permet-elle de comprendre sans ambiguïté ?
- Pourquoi l’écrit reste-t-il stable malgré les variations de prononciation ?
- En quoi écrire « correctement » est-il une forme d’attention portée au lecteur ?
Cette séance vise donc à faire franchir un nouveau seuil de compréhension : l’orthographe comme outil de désambiguïsation et de relation à l’autre.
Orthographe et oral : quand la prononciation brouille le message
La séance débute par une dictée volontairement déroutante, dont la logique n’est révélée qu’a posteriori.
L’enseignant annonce simplement aux élèves qu’ils vont devoir écrire quatre phrases dictées, sans préciser qu’il s’agit à chaque fois de la même phrase.
👉Point d’attention didactique essentiel
Il ne faut surtout pas commencer par le français, au risque de donner immédiatement la réponse.
Déroulement précis
L’enseignant dicte successivement la même phrase, mais en utilisant quatre langues/accents différents, dans l’ordre suivant :
- Anglais
- Allemand
- Italien
- Français (en dernier)
La phrase utilisée est :
« Je te dis de venir me donner ton cahier. »
Pour garantir la fidélité des accents et sécuriser la mise en œuvre, il est vivement conseillé d’utiliser Google Traduction (translate.google.fr), en copiant-collant la phrase et en faisant écouter la lecture automatique dans les langues choisies. Cet outil permet :
- Une prononciation stable
- Un accent clairement marqué
- Une reproductibilité facile de la séance
Les élèves écrivent donc quatre productions différentes, correspondant à ce qu’ils entendent, sans savoir qu’il s’agit du même message.
Mise en commun et comparaison
Les élèves comparent ensuite leurs écrits par binômes, puis lors d’une mise en commun collective au tableau. Très rapidement, plusieurs constats émergent :
- Les phrases écrites sont différentes
- Certaines graphies sont fortement phonétiques
- Les élèves ont écrit ce qu’ils ont entendu, et non ce qui « devrait s’écrire »
C’est seulement après cette phase de comparaison que l’enseignant révèle que :
Les quatre dictées correspondent exactement à la même phrase.
Ce moment produit un effet de surprise particulièrement fécond. Les élèves prennent conscience que :
- La prononciation varie
- Mais que le message, lui, reste identique
L’écrit comme invariant : stabiliser le sens
Ce premier temps permet d’installer une notion centrale : l’orthographe garantit la stabilité du message, indépendamment de la prononciation.
L’enseignant peut alors faire explicitement le lien avec la séance 1 :
- Au IXᵉ siècle, le code n’était pas stabilisé.
- Aujourd’hui, l’orthographe joue ce rôle de stabilisation.
La question revient naturellement :
Qui a choisi ce code ? Et pourquoi ?
Sans entrer encore dans l’histoire normative de la langue, on peut amener les élèves à comprendre que l’orthographe est une convention collective, destinée à être comprise par tous.
Le rôle du contexte : quand les mots seuls ne suffisent pas
La séance se poursuit avec l’écriture de mots isolés :
désespoir – désarme – déménage – désillusions
Les élèves constatent rapidement que les mots, pris seuls, ne suffisent pas à construire du sens. Ils peuvent être interprétés de différentes manières, selon le contexte.
Pour approfondir cette idée, l’enseignant propose ensuite un extrait du sketch de Raymond Devos :
Je vais prendre mon billet de train, je demande à l’employé :
– Caen, c’est pour quelle heure ?
– Pour où ?
– Pour Caen !
– Comment puis-je dire quand si je ne sais pas où ?
– Comment ? vous ne savez pas où est Caen ?
– Prenez le car.
– Il part quand ?
– Il part au quart.
Le travail se fait d’abord individuellement, puis en groupes de 2, puis de 4. Les élèves discutent, débattent, cherchent à comprendre le quiproquo. Peu à peu, ils découvrent que :
- Un même mot peut avoir plusieurs sens
- Seule l’orthographe permet parfois de lever l’ambiguïté
Lorsque la vidéo est visionnée ensuite, l’effet est double : un moment de plaisir partagé (avec souvent des éclats de rire !), et une compréhension plus fine de l’humour fondée sur la langue écrite.
L’enseignant peut alors poser la question-clé :
Sans l’orthographe, aurait-on compris ce sketch ?
🎥 Vous pouvez retrouver le sketch ici : Raymond Devos – Le Quart d’heure de culture
L’orthographe grammaticale : écrire pour ne pas être ambigu
La dernière partie de la séance propose un réinvestissement corporel et collectif.
Deux phrases sont distribuées, une par groupe, sans que les élèves sachent qu’il existe une variante :
- A : Les enfants, la maîtresse mange du chewing-gum.
- B : Les enfants, la maîtresse mangent du chewing-gum.
Chaque groupe doit mimer la phrase reçue.
Après chaque passage, les observateurs doivent expliquer ce qu’ils ont compris. La confrontation est immédiate :
Les mimes ne sont pas les mêmes.
L’enseignant révèle alors les phrases écrites. Deux lettres changent, et pourtant le sens bascule. Ce moment est crucial pour aborder l’orthographe grammaticale non comme une règle abstraite, mais comme un outil de précision du sens.
C’est ici que le vocabulaire grammatical peut être institutionnalisé :
- Sujet
- Groupe nominal sujet
- Relation sujet / verbe
Un point didactique essentiel est alors posé :
Une fonction grammaticale n’existe jamais seule : elle est toujours en relation.
Relier systématiquement le sujet et le verbe devient alors un geste de sens, non un automatisme vide.
Orthographe et courtoisie du lecteur
La séance se conclut par un retour réflexif :
À quoi sert l’orthographe, finalement ?
Les élèves sont désormais en mesure de formuler une réponse plus élaborée :
- Pour être compris
- Pour éviter les malentendus
- Pour faciliter la lecture
C’est à ce moment que l’enseignant peut introduire l’idée développée par Éveline Charmeux :
L’orthographe comme courtoisie.
Écrire correctement, ce n’est pas « faire plaisir au maître », c’est :
- Respecter son lecteur
- Lui éviter un effort inutile
- Lui permettre d’accéder rapidement au sens
De la règle à la relation
Cette seconde séance prolonge et approfondit la première. Après avoir compris que l’orthographe est un code historiquement construit, les élèves découvrent ce que ce code permet concrètement : stabiliser, préciser, désambiguïser.
L’orthographe cesse alors d’être perçue comme une accumulation de règles à mémoriser. Elle devient un outil de relation, un moyen d’entrer en lien avec un lecteur absent.
Quel que soit l’accent ou la langue de départ, l’écrit, lui, ne change pas. L’orthographe ne sert pas à « faire joli », elle sert à être compris au-delà de la voix, de l’accent et de la situation d’énonciation.
C’est dans cette continuité – du sens vers la règle, du besoin vers la norme – que peuvent ensuite s’inscrire les apprentissages plus techniques, sans perdre leur raison d’être.
Et vous, dans votre classe ?
Avez-vous déjà exploré les jeux d’homophones avec vos élèves ? Utilisez-vous des sketches ou des supports ludiques pour travailler l’orthographe ?
N’hésitez pas à partager vos expériences en commentaire. Ces deux séances forment un ensemble cohérent pour installer le sens de l’orthographe avant d’aborder les règles. À vous de jouer !
Pour aller plus loin :
- Charmeux, É. (2013). Enseigner l’orthographe autrement : Sortir des idées reçues – Comprendre comment ça marche – Chronique Social
- Sketch de Raymond Devos : Le Quart d’heure de culture
- Google Traduction (pour les dictées en plusieurs langues) : translate.google.fr

📚 Quelques repères historiques
Le code orthographique a mis du temps à se fixer.
En août 1539, François Ier édicte l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui remplace le latin par le français comme langue officielle pour les documents juridiques et administratifs. Cette décision favorise l’homogénéisation de l’écriture.
Dès 1539, Robert Estienne, imprimeur royal, publie son Dictionnaire françois-latin, fixant l’orthographe de nombreux mots en se basant sur l’étymologie latine — un choix qui explique aujourd’hui une partie de la complexité de notre langue.
Au XIXᵉ siècle, l’écriture devient un enjeu d’enseignement. L’ Académie française, créée en 1634, propose en 1835 dans la sixième édition de son Dictionnaire l’orthographe -ais pour les mots terminés jusqu’alors en -ois : le françois devient le français. C’est l’école républicaine (lois Ferry, 1882) qui imposera l’enseignement uniforme de cette orthographe normée à tous les élèves.













