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  • Rappelle-toi la robe…  Libérons la parole de nos élèves

    Rappelle-toi la robe…  Libérons la parole de nos élèves

    « Je n’ai pas osé lever la main… J’avais peur de me tromper. »


    Cette petite phrase, combien de fois l’avons-nous entendue ? Et combien de fois nous a-t-elle donné ce petit pincement, ce doute sur ce que nous installons — ou pas — dans notre classe ?

    Le piège de la participation « réussie »

    Observons nos élèves quelques minutes. Maxime lève la main à chaque question, sûr de ses réponses. Léa reste muette, pourtant ses yeux brillent d’idées. Tom répète mot pour mot ce qu’attend l’enseignant.

    Qui participe vraiment ? Qui apprend ?
    Car le véritable enjeu n’est pas d’obtenir plus de mains levées, mais de libérer une parole authentique, celle qui révèle une pensée en construction.

    La coopération favorise l’apprentissage, c’est indiscutable. Mais coopérer, ce n’est pas juste "travailler à plusieurs" : c’est apprendre à confronter des idées, à argumenter sans imposer, à écouter activement. 
    Et ça, ça s’apprend. Et la première étape ? Libérer la parole dans nos classes.

    Pourtant, combien de nos gestes involontaires étouffent cette parole ? Un sourcil qui se lève, un soupir discret face à une « mauvaise » réponse, un enthousiasme excessif pour la « bonne » idée… Nos élèves captent tout. Ils décodent rapidement ce que nous voulons entendre. Ces signaux non verbaux — une mimique dubitative, un silence appuyé, un sourire approbateur — participent à ce que les chercheurs appellent le climat d’attente. Nos élèves les interprètent comme des indices de réussite ou d’échec. C’est pourquoi, en tant qu’enseignants, notre posture ne se résume pas à ce que nous disons, mais à tout ce que nous laissons transparaître. Être conscient de ces micro-gestes, c’est déjà avancer vers un climat plus serein et plus équitable.

    Alors que voulons-nous vraiment ? Avancer vite dans le programme ? Ou créer un espace où l’on cherche ensemble et où les erreurs sont des occasions d’apprendre ?

    Participer pour faire avancer ou pour faire grandir ?

    Dans un modèle scolaire classique, gain de temps garanti ! Mais quelle frustration ensuite : « Pourtant, nous l’avions dit plusieurs fois ! » écrivons-nous en corrigeant les copies. Et dans cette logique, seuls les plus sûrs d’eux prennent la parole. Et les autres ? Ils se taisent… alors qu’ils sont justement là pour apprendre.

    À l’inverse, une classe qui accepte les tâtonnements, les désaccords, les reformulations, prend plus de temps, mais elle permet à chacun de confronter ses représentations. Et c’est là que l’apprentissage devient profond. Cette incertitude, cette confrontation d’idées, voilà ce qui fait réfléchir.

    Pourquoi la parole de l’enseignant ne suffit-elle pas ? Parce que face à l’adulte perçu comme le « détenteur du savoir », l’élève acquiesce sans vraiment remettre en question ses représentations profondes. Nos convictions résistent aux discours, mais s’ébranlent face au doute.

    Le conflit sociocognitif, moteur d’apprentissage

    Quand deux élèves n’ont pas la même idée, un mécanisme puissant s’active :

    « Lui ne pense pas comme moi… Qui a raison ? »

    Ce questionnement déclenche une réflexion. C’est ce que les chercheurs appellent le conflit sociocognitif : face à une contradiction avec un pair, notre système cognitif se mobilise pour résoudre cette dissonance. Car contrairement à l’enseignant, les pairs ne sont pas détenteurs d’un savoir absolu. Ils sont des interlocuteurs proches, au raisonnement accessible. Et c’est souvent cette proximité qui permet à chacun de faire bouger ses certitudes.

    Mais pour que ce type d’échange ait lieu, il faut oser parler. Et cela ne va pas de soi. Prendre la parole en classe, c’est accepter de s’exposer : à l’erreur, au jugement, au doute. C’est un acte de courage scolaire, surtout dans une culture qui valorise trop souvent la réponse juste et rapide.

    Apprendre à débattre, ça commence tôt

    Mettre des élèves en petits groupes ne suffit pas. À 9, 10 ou 11 ans, beaucoup voient encore la divergence comme une opposition personnelle.

    « S’il n’est pas d’accord avec moi, c’est qu’il est contre moi. »

    Cette flexibilité cognitive – la capacité à accepter et considérer des points de vue différents – se travaille progressivement, tout comme l’écoute active ou la bienveillance dans l’échange.
    Comment alors faire comprendre aux élèves que la diversité des réponses enrichit notre réflexion  ?

    Notre rôle d’enseignant devient crucial. Nous devons expliciter nos attentes : « Travailler en groupe, c’est accepter que d’autres ne soient pas d’accord avec vous. C’est même une chance ! Si vous écoutez vraiment les autres, si vous acceptez de remettre vos idées en question, vos apprentissages seront bien plus profonds. »

    Instaurer un climat de confiance, où chacun peut dire « je pense que… » sans craindre le regard des autres, c’est une des plus belles missions de notre métier. Et quand cela s’installe, les débats deviennent riches, les idées fusent… et les apprentissages se font en profondeur.

    Et si on pouvait faire vivre à nos élèves, dès le premier jour de classe, cette idée que voir autrement n’est pas une erreur mais une richesse ?

    Une expérience pour libérer la parole dès le premier jour

    Et si on montrait concrètement aux élèves ce que ça veut dire, ne pas voir les choses de la même manière ? Voici une activité simple, déstabilisante, mais redoutablement efficace.

    De quelles couleurs voyez-vous cette robe ?

    Testez d’abord vous-même. Demandez autour de vous. Environ la moitié des personnes la voient blanche et dorée, l’autre moitié bleue et noire – une répartition qui traverse tous les âges et tous les milieux. Troublant, non ?

    Chez moi, ma fille aînée et moi la voyons blanche et dorée. Ma femme et mes deux autres enfants la voient noire et bleue. Notre première réaction ? Penser que les autres mentaient ! Ma seconde fille a même soupçonné un complot…

    Mais il a fallu se rendre à l’évidence : nous ne percevions pas la même réalité.

    Pourquoi cette différence ? Notre cerveau fabrique les couleurs au niveau de l’aire visuelle. Cette zone agit comme un logiciel de retouche photo, gérant notamment l’exposition lumineuse. Chaque individu effectue cette correction différemment. Résultat : deux interprétations possibles de la même image. Personne n’a tort, personne n’a raison.

    Comment utiliser cette expérience en classe ?

    Affichez cette robe et demandez aux élèves de dire comment ils la voient.

    Faites-les d’abord écrire individuellement leur réponse. Observez rapidement leur réponse pour identifier qui voit quoi. Ensuite, formez des groupes hétérogènes (avec les deux visions)de 3 ou 4 élèves pour favoriser les discussions. Les réactions fusent :

    « Hein ? Mais comment tu peux la voir blanche ?! »

    Puis, faites une mise en commun, une enquête rapide sur le nombre d’élèves qui la voient blanche et dorée et le nombre d’élèves qui la voient bleue et noire, et surtout posez-leur cette question :

    « Qui a raison ? »

    L’effet est garanti. L’enseignant s’efface, les élèves débattent. Certains, jusque-là silencieux, s’expriment pour défendre leur perception. Et soudain, on comprend que ce n’est pas une question de vérité, mais de point de vue.

    Et ensuite ?

    Demandez-leur :

    • Pourquoi tout le monde ne voit-il pas la même chose ?
    • Que nous apprend cette expérience sur ce qui se passe en classe ?
    • Que veut dire « avoir raison » ?

    Puis, donnez-leur l’explication scientifique (la correction d’exposition par le cerveau). Et posez-le cadre :

    « Cette activité vous montre pourquoi je veux que vous osiez parler. Parce que chacun voit, pense, comprend les choses à sa manière. Et qu’en partageant tout cela, c’est beaucoup plus intéressant et en plus on s’aide mutuellement à progresser . »

    Dans cette situation, vous n’êtes plus le détenteur du savoir, mais l’accompagnateur d’une découverte collective. Il n’y a pas de bonne réponse, seulement des perceptions différentes. Vos élèves découvrent que leurs perceptions diffèrent, que chaque point de vue enrichit la compréhension collective.

    Ancrer cette nouvelle dynamique

    Terminez l’activité par une question essentielle : « Pourquoi vous ai-je proposé cette situation ? »

    Trois règles à retenir ensemble

    1. Toutes les idées comptent, même celles qu’on croit fausses.
    2. On ne peut jamais être sûr d’avoir raison sans écouter les autres.
    3. Pour apprendre, il faut oser dire ce qu’on pense et écouter vraiment les autres.

    Une référence pour l’année

    Cette activité peut devenir votre point d’appui tout au long de l’année. Quand un élève hésite :

    « Rappelle-toi la robe… Et si ce que tu vois était différent de ce que voient les autres ? Et si ton idée pouvait faire avancer tout le monde ? »

    En conclusion : un climat pour apprendre ensemble

    Libérer la parole, ce n’est pas simplement faire parler davantage. C’est s’ouvrir aux points de vue des autres, accepter l’incertitude pour penser, dire, écouter, discuter, douter, chercher, formuler… Et cela suppose que chacun se sente autorisé à parler.

    Notre rôle d’enseignant, c’est de créer les conditions pour que cette parole existe. De rendre visibles les bénéfices de l’échange. Et d’aider chaque élève à comprendre que la différence n’est pas un obstacle mais une chance.

    « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. »
    — Antoine de Saint-Exupéry


    Et vous, dans votre classe ?

    Quand vos élèves ne participent pas, que se passe-t-il vraiment ? Quelle place donnez-vous à l’erreur, à l’incertitude, à la parole hésitante ?
    Et si, dès la rentrée prochaine, vous testiez cette robe avec vos élèves ?

    Créée par une styliste britannique, la petite robe avait déchaîné les passions sur les réseaux sociaux en 2015

    Si vous le souhaitez, vous pouvez montrer cette image pour que les élèves voient comment les autres voient la robe. Mais méfiez-vous : certains risquent toujours de la voir blanche et dorée ou noire et bleue… des deux côtés ! Chacun est différent 😉