Étiquette : Poésie

  • Quand un poème brise les représentations : faire vivre « Demain dès l’aube »

    Quand un poème brise les représentations : faire vivre « Demain dès l’aube »


    « À quoi sert un poème ? »

    Lancez cette question dans votre classe. Vous entendrez : « Pour apprendre par cœur », « Pour travailler la mémoire », « Pour réciter devant tout le monde ».

    Voilà. La poésie réduite à un exercice scolaire.

    Et si on transformait cette représentation figée en véritable découverte ? Et si nos élèves découvraient que derrière les vers se cache un besoin vital d’écrire pour continuer à vivre ?

    Entrer dans le poème autrement : la recréation de texte1

    Henri Bassis le formulait ainsi : « L’enfant doit se mettre dans la peau de l’écrivain. On est aux antipodes de la traditionnelle explication de texte où le sujet reste spectateur. »

    Pour que nos élèves s’approprient le sens profond de l’écriture poétique, ils doivent le vivre de l’intérieur. C’est exactement ce que permet la réécriture de « Demain dès l’aube ». Mais attention : avant de le nommer ou de l’expliquer, on le fait vivre.

    La démarche : du mystère à la révélation

    Objectif : Transformer les représentations sur la poésie en faisant découvrir sa fonction existentielle.

    • Phase 1 : Les représentations initiales

    Tout commence par une question ouverte : « Qu’est-ce qu’un poème et à quoi cela sert ? »

    J’écris toutes les réponses au tableau, sans jugement. Invariablement surgissent : « des rimes », « apprendre par cœur », « travailler la mémoire », « réciter ». Parfois : « Travailler la confiance, car il faut parler devant toute la classe ! » Je note tout. Ces représentations serviront de point de comparaison en fin de séance.

    • Phase 2 : Le défi de réécriture

    « Je vais vous lire deux fois un texte. Vous allez tenter de le réécrire intégralement. » Sans titre, évidemment. Je lis « Demain dès l’aube » lentement, en respectant le rythme des alexandrins.

    Les élèves griffonnent des notes. Certains se concentrent sur les images (« l’or du soir qui tombe »), d’autres sur la structure. Puis vient le travail de reconstruction : seul d’abord, par deux ensuite, puis par quatre.

    Les tensions créatrices émergent naturellement : « Non, c’est « sans rien voir AU-dehors ! « » , « Il a dit « le dos courbé » ou « le cœur brisé » ? ». Ces hésitations sont fécondes. Elles obligent à justifier, argumenter, revenir au sens.

    • Phase 3 : La quête du titre

    Quand les groupes de quatre ont avancé sur leur version, je lance : « Trouvez un titre. »

    C’est là que tout bascule. Les propositions fusent : « La mort », « Un homme qui a perdu sa femme », « La tristesse », « Le voyage ». Les débats s’intensifient autour d’un seul mot : « tombe« .

    Ce mot agit comme un révélateur. Il oblige à relire le poème différemment. Les trois strophes prennent un sens nouveau. Ce n’est plus une simple promenade champêtre, mais un chemin de deuil.

    • Phase 4 : Le contexte biographique

    Je leur donne alors cet indice :

    « Victor Hugo livre ici un de ses textes les plus touchants. Le début semble décrire un voyage vers un être cher. Mais les deux derniers vers révèlent tout le tragique : l’être cher est mort. »

    J’ajoute un prénom : Léopoldine. Morte le 4 septembre 1843. Poème écrit en 1856. Les élèves calculent : treize ans plus tard.

    « C’est sa femme ? » Non. « Sa sœur ? » Pas davantage. Qui alors ? Je leur raconte le drame de Villequier.

    • Phase 5 : Le récit du drame2

    Je lis lentement le récit de la noyade. Le canot qui chavire. Charles qui plonge six fois pour sauver Léopoldine. Les paysans sur la rive qui croient qu’il s’amuse. Sa dernière plongée, pour rester avec elle dans la mort.

    Silence dans la classe. Puis je précise : Léopoldine avait dix-neuf ans. Son mari vingt-six. L’oncle soixante-deux. Le cousin Arthur, onze ans.

    « Qui est Léopoldine pour Victor Hugo ? » Les élèves cherchent. « Léopoldine Hugo… » Quelqu’un finit par lancer : « Sa fille ! »

    • Phase 6 : L’amour paternel

    Je complète le tableau : Léopoldine, la fille aînée adorée. « Didine » pour son père. Une jeune femme belle, éprise de Charles Vacquerie. Victor Hugo qui trouve sa fille trop jeune pour se marier, puis qui finit par céder. Le mariage le 15 février 1843. Six mois plus tard, le drame.

    Et cette phrase terrible :

    « Victor Hugo apprendra la mort de sa fille par hasard, quatre jours plus tard, dans un journal. « On m’apporte de la bière et un journal, Le Siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte ». »

    • Phase 7 : Le retour aux représentations

    « Alors, pourquoi Victor Hugo a-t-il écrit ce poème ? »

    Les réponses changent radicalement. « Pour partager sa tristesse. » « Pour ne pas oublier sa fille. » « Pour continuer à vivre avec ce chagrin. » Certains ajoutent : « Écrire ça devait l’aider à aller mieux, même s’il n’oublierait jamais. »

    Je précise alors que Hugo a cessé toute activité littéraire pendant des années. Qu’il était devenu le fantôme de lui-même. Que Les Contemplations représentaient son retour à l’écriture, sa façon de transformer le deuil en œuvre universelle.

    « Je sais que tu m’attends » : cette phrase résonne désormais différemment pour eux.

    Ils comprennent que la poésie ne cherche pas à « faire joli » ; elle met en mots ce qui déborde la parole ordinaire.

    Cette bascule ouvre naturellement la discussion :

    • Pourquoi écrit-on ?
    • Peut-on dire la douleur ?
    • Partager l’émotion aide-t-il à traverser l’épreuve ?

    L’analyse devient existentielle.

    Du particulier à l’universel

    On conclut en revenant à la structure des Contemplations. « Demain dès l’aube » utilise bien le « je » le plus intime qui soit : un père qui parle à sa fille morte. Mais ce poème s’inscrit dans un recueil plus vaste.

    Hugo n’a pas écrit ces textes uniquement pour lui. Il les a destinés à tous les humains. Dans la préface, il écrit d’ailleurs : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. »

    Comme dans « À ma fille » qui ouvre le recueil, Hugo parle de ce qui nous concerne tous : la perte, l’amour, le passage de la vie à la mort, les grandes souffrances que nous traversons. Le « je » devient alors universel.

    Les élèves perçoivent que la poésie n’appartient pas au passé, qu’elle parle à chacun, aujourd’hui encore. Dans le vers « Je sais que tu m’attends », Hugo exprime cette idée que les morts ne nous quittent jamais vraiment — leur souvenir continue de vivre en nous.

    Ce que cette démarche transforme

    Pour les élèves : La poésie n’est plus un « truc à apprendre par cœur ». Elle devient un moyen d’expression essentiel, une façon de traverser l’épreuve, de partager ce qui ne peut se dire autrement.

    Pour l’enseignant : Plutôt que d’imposer cette compréhension, on crée les conditions pour qu’elle émerge. La réécriture oblige à habiter le texte de l’intérieur. Le dévoilement progressif du contexte biographique fait basculer le regard.

    Pour la classe : En débattant des titres possibles, en confrontant leurs versions, les élèves construisent collectivement le sens. En réécrivant, en argumentant, en découvrant peu à peu la figure de Léopoldine, ils vivent ce que Philippe Meirieu appelle le détour nécessaire par le sens : comprendre, c’est reconstruire, pas répéter.

    Concrètement, comment se lancer ?

    • Durée : Une bonne séance d’une heure (il n’est pas forcément nécessaire que les élèves réécrivent tout le texte)
    • Matériel : Le poème (sans titre), le récit du drame de Villequier
    • Posture : Accepter de lâcher le magistral. Observer les élèves débattre. Doser le dévoilement des informations biographiques
    • Le timing : Ne pas précipiter le récit du drame. C’est le moment-clé où tout bascule

    Et après ?

    Cette séance ouvre naturellement vers d’autres explorations. Vous pouvez lire des extraits de « Charles Vacquerie », où Hugo rend hommage à son gendre. Vous pouvez leur faire découvrir d’autres poèmes des Contemplations. Vous pouvez les inviter à écrire leur propre texte sur un moment où ils ont eu besoin d’écrire pour exprimer quelque chose d’important.

    L’essentiel est acquis : vos élèves ne regarderont plus jamais la poésie de la même façon.

    Et vous, dans votre classe ?

    Comment amenez-vous vos élèves à voir la poésie autrement ? Et si vous aussi, vous faisiez de la réécriture un outil pour donner voix aux émotions ?

    Apprendre, c’est coopérer avec les mots pour comprendre le monde.


    1. Retrouver cette activité également ici dans une séance mathématique :
      https://pedacooperation.wordpress.com/2025/08/08/poemes-maths/ ↩︎
    2. Vous pouvez retrouver ici le récit de ce drame : https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9opoldine_Hugo ↩︎

    absents présents application calcul absents commentaires compréhension coopération Coopérer avec l'auteur coopérer pour comprendre Décimaux effet goodhart faire des groupes fluence Habiletés coopératives idées reçues Kaïros La robe lecture libérer la parole mètis orthographe paysdu4 Poésie prompt recréation de texte registre d'appel Représentations poésie ressources réunion de classe serment de strasbourg séance coopérative tables-disco timer-disco Tissage évaluations nationales

  • Zéro et les autres : quand la poésie clarifie les maths

    Zéro et les autres : quand la poésie clarifie les maths

    « 3 c’est un chiffre ou un nombre ? » – « C’est un chiffre car il y a 10 chiffres ! » – « Mais 10 c’est quoi ? » – « Bah un chiffre aussi… »

    Cette petite saynète vous dit quelque chose ? Même en CM2, nos élèves naviguent encore dans le flou entre chiffres et nombres. Derrière l’innocence de cette interrogation se cache un véritable obstacle conceptuel. Et si on transformait cette difficulté en levier pour apprendre ensemble – en mêlant mathématiques, littérature… et coopération ?

    Le piège de l’explication frontale

    Dans bien des classes, j’ai longtemps répondu par une explication rapide : les chiffres (0 à 9) sont des symboles, comme les lettres pour les mots.

    Mais cette réponse n’imprime pas. Quelques jours plus tard, les mêmes questions resurgissent.

    Confucius l’avait pressenti : « J’entends et j’oublie. Je fais et je comprends.«  Si nous voulons que nos élèves s’approprient cette distinction fondamentale, ils doivent la construire eux-mêmes.

    La re-création de texte : faire vivre le sens

    C’est exactement ce que permet cette démarche où les élèves reconstituent un texte à partir de leur écoute. Henri Bassis le formulait ainsi : « L’enfant doit se mettre dans la peau de l’écrivain. On est aux antipodes de la traditionnelle explication où le sujet reste spectateur. » (Je cherche, donc j’apprends -1984)

    Je vous propose ici une séance vécue – en cycle 3, en formation initiale, et même en formation continue (par des enseignants expérimentés) – qui embarque toute la classe.

    Le déroulement pas à pas : quand les maths se racontent

    🎯 Objectif :

    Distinguer chiffre et nombre en réécrivant un poème mathématique.

    Étapes clés :

    1. Les représentations : « Qu’est-ce que Zéro ? À quoi sert-il ? »
    2. Défi : écouter deux fois un poème et tenter de le réécrire mot pour mot.
      (Adultes : une seule écoute et prise de notes au crayon uniquement.)
    3. Reconstitution progressive individuelle, puis en binômes, puis en petits groupes.
    4. Recherche d’un titre pour le poème → ouverture du débat : Zéro est-il « tout » ? Est-il « rien » ? Est-ce un chiffre, un nombre ?
    5. Débat argumenté sur le titre, à partir de la compréhension du texte… et des définitions trouvées dans le dictionnaire.
    6. Relecture collective
    7. Ecriture collective : mise en commun
    8. Retour sur le titre final du poème original 
    9. Bilan et métacognition

    Phase 1 : Les représentations

    L’amorce : « Expliquez-moi par écrit ce qu’est zéro et à quoi il sert. » Laissez les élèves patauger un peu, puis faites-les échanger en binômes. Leurs représentations initiales seront précieuses pour mesurer le chemin parcouru.

    Phase 2 : Le défi

    Le défi : « Je vais vous lire un texte. À la première lecture, faites-vous un film mental. À la seconde, prenez toutes les notes possibles. Votre mission : réécrire ce texte mot pour mot ! »

    Puis vous lisez ce magnifique texte d’Olivier Hénocque, « Zéro et les autres » (sans révéler le titre) :

    Dix chiffres écrits sur un cahier,
    Ils sont tous là, aucun ne manque.
    Tous font les beaux et se pavanent,
    Fiers comme des papes, sauf Zéro,
    Car chacun d’eux est quelque chose
    Même si Un n’est pas grand-chose…
    « Mais toi, Zéro, à quoi sers-tu ?
    Zéro ce n’est rien, c’est moins qu’Un ! »
    « Moi, je suis tout ! » répond Zéro
    À cette bande de prétentieux.
    « Je vous amène à la dizaine,
    À la centaine ou au millier,
    Seul je ne suis rien je le sais bien,
    Mais une fois mis derrière vous,
    Je vous élève, je vous grandis,
    Je vous conduis à l’infini.
    Zéro est tout et rien sans vous.

    Point technique : Lisez assez lentement pour que tout soit audible, mais pas au rythme d’une dictée. L’enjeu est la compréhension globale, pas l’encodage mot à mot.

    Phase 3 : Reconstitution progressive



    Individuelle, binômes, puis en petits groupes de 3 ou 4

    Un exercice de mémoire ?

    Pas du tout ! L’enjeu n’est pas de mémoriser mais bien de reconstruire. Les élèves n’ont pas eu le temps de tout noter : ils connaissent l’histoire, s’en sont imprégnés, et doivent maintenant jongler entre leurs souvenirs, leurs notes partielles et leur compréhension globale. C’est là que la recherche devient passionnante !

    Tensions fécondes garanties : D’abord, chaque élève doit faire des choix à partir de ses propres traces. Certaines tournures résistent, il hésite entre plusieurs formulations possibles. Puis, lors des échanges avec ses pairs, il doit défendre ses options, argumenter, justifier. Ces confrontations stimulent l’esprit critique et créent une véritable appropriation du texte.

    L’élève accepte progressivement de renoncer à certaines de ses idées initiales face à des arguments plus convaincants. Sa compréhension s’enrichit au contact des autres.

    Et là, immanquablement, LA question resurgit :

    « On parle de zéro, mais zéro c’est un chiffre ou un nombre ? »
    « Pour moi les chiffres vont de 0 à 9… »
    « Oui mais 10 c’est quoi alors ? »

    Phase 4 :  La recherche d’un titre

    Après un temps d’échange sur la reconstitution de ce texte, proposez aux élèves de trouver un titre. L’obstacle conceptuel émerge naturellement.

    « Je propose ‘Dix chiffres’. »
    « Mais on parle surtout de zéro ! »
    « Zéro, c’est un chiffre ou un nombre ? »
    « Pour écrire 10, il faut bien zéro ! »
    « Oui mais 10, c’est quoi alors ? »

    Les discussions et les débats sont souvent uniques, mêmes avec les adultes qui n’hésitent pas d’ailleurs à proposer des titres plus complexes comme «  La belle aventure du zéro ! » ou «  Zéro ou z’héro ? »

    Phase 5 : Débat sur le titre

    Notez les titres au tableau et proposez un débat sur ceux-ci. Laissez deux élèves animer ce débat pendant que vous observez depuis le fond de la classe. Vous pouvez intervenir pour redonner la parole à un élève dont vous avez entendu une remarque intéressante.

    Les discussions fusent et se nourrissent d’arguments, de reformulations du texte et de passages par le dictionnaire qui devient votre allier !   

    Cherchez ensemble « chiffre » : « Symbole utilisé pour écrire les nombres » (Robert Junior). Pour « nombre », c’est plus complexe – même les dictionnaires spécialisés peinent à le définir précisément !

    Preuve que ce n’est pas si simple, même pour les adultes !

    Et vous ? Que faites-vous à ce moment crucial ? Vous résistez à l’envie de donner la réponse. Vous notez leurs hypothèses, vous les questionnez : « Zéro ne permet pas de résoudre des problèmes ? Et 5 moins 5 cela fait combien ? Il restait 26 élèves, 26 sont sortis, combien en reste-t-il ? »

    Effet garanti : « Ah oui ! Zéro est un chiffre ET un nombre ! »

    Proposez ensuite aux élèves qui mènent la mise en commun de barrer les titres qui sont écartés par le groupe et mettez en attente ceux qui ne font pas consensus.

    ✍️ À noter au tableau ce qui servira de trace écrite :

    « Il y a 10 chiffres : 0 à 9. Ce sont des signes pour écrire les nombres. »

    « Les nombres sont des outils inventés par l’humanité pour résoudre des problèmes. » *

    Phase 6 : 3ème lecture et reconstitution finale

    Cette polysémie du nombre – quantité, rang, code, mesure, identifiant – explique pourquoi nos élèves peinent parfois à cerner cette notion . Cette séance ne prétend donc faire construire le concept du nombre car il s’enrichira tout au long de leur scolarité.
    C’est en multipliant les évocations et les représentations du nombre qu’on le fait comprendre aux enfants.

    Passez alors à une 3ème lecture du texte : une lecture collective. Chaque groupe va pouvoir mettre au point une stratégie collective pour noter et capter les éléments manquants.

    Laissez ensuite les groupes travailler à la ré-écriture du texte en leur rappelant qu’ils doivent intégralement le réécrire en respectant les choix de l’auteur !

    Pendant que les élèves travaillent, proposez un inducteur[1] au tableau. Ecrivez la 1ère lettre de chaque vers au tableau, ce qui permettra aux élèves de repérer la silhouette du texte et d’effectuer toutes les modifications nécessaires.
    Quelques minutes plus tard quand vous voyez que certains groupes ont bien avancé proposez-leur « un savant-voyageur[2] » : un élève se rend dans un autre groupe pour y recueillir des éléments manquants.

    5 minutes plus tard, les savants voyageurs réintègrent leur groupe de départ et viennent enrichir leur équipe par les éléments nouveaux qu’ils ont récupéré durant leur visite.
    Peu à peu les différents groupes avancent progressivement dans la reconstitution du texte en complétant les manques ou en modifiant certaines tournures (le dictionnaire étant un allier essentiel pour vérifier l’orthographe de certains mots).  

    Cette démarche développe une posture de lecteur-auteur. Les élèves comprennent de l’intérieur que zéro, seul, n’est rien, mais qu’associé aux autres chiffres, il les démultiplie. Ils saisissent intuitivement le système positionnel qui sous-tend notre numération.

    Phase 7 : Ecriture collective et mise en commun

    Demandez aux différents groupes (deux élèves par groupe) de venir écrire une partie du texte au tableau ( ex : les 2 premiers vers seront écrits par le groupe 1, les 2 suivants, groupe 2 etc.)

    Quand tout le texte est complété au tableau organisez une seconde mise en commun que vous menez :
    Relisez vers après vers ce qui est écrit au tableau et invitez les élèves à en discuter afin de faire toutes les modifications nécessaires.  En cas de désaccord, l’argumentation s’appuie sur les sens littéraires envisageables. Ce qui induit de se mettre à la place de l’auteur et donc de l’effet qu’il a recherché en écrivant ce texte.  On pense donc au sens, aux rimes, au choix des mots, à l’orthographe etc.

    Phase 8 : Retour au texte original

    Relisez le texte original afin d’effectuer les derniers ajustements sur le texte proposé au tableau. Ces modifications sont souvent minimes. La plupart des groupes obtiennent un texte très proche de l’original.

    C’est le moment de revenir sur les titres qui sont restés en attente et en demandant aux élèves de faire un choix.
    Révélez-leur alors le titre original en leur précisant que le but n’était pas de deviner le titre car les leurs étaient aussi très bons mais de comprendre surtout le choix fait par l’auteur. Invitez-les d’ailleurs à expliquer pourquoi l’auteur du texte a fait un tel choix : « Zéro et les autres ».

    Les élèves expliquent souvent d’eux-mêmes que zéro est crucial pour écrire les nombres, mais qu’il a aussi besoin des autres chiffres (évoquer l’aspect positionnel du zéro peut alors être très intéressant.)

    Phase 9 : Bilan et métacognition

    Revenez ensuite sur les ressentis des élèves face à cette situation problème : leurs difficultés, leurs stratégies mises en œuvre, leurs impératifs de coopération, leurs réussites constatées etc. mais n’oubliez de proposer un applaudissement général pour avoir réussi le défi !


    La coopération au service des apprentissages

    Pour finir, demandez aux élèves pourquoi vous leur avez proposé un tel défi et invitez-les à y réfléchir en petits groupes dans un premier temps. Ces échanges sont très efficaces : l’élève qui hésite encore sur les concepts profite directement des explications de ses pairs.

    C’est exactement cela, coopérer : permettre à chacun d’apprendre en échangeant sur ce qui faisait obstacle.

    Si cela ne vient pas dans les discussions demandez-leur de relire ce qu’ils avaient écrit individuellement en tout début de séance sur « ce qu’est zéro et à quoi sert-il ? » Les élèves exprimeront eux-mêmes qu’ils ne voient plus la même chose qu’en début de séance.


    Comme précisé plus haut, même pour les adultes, un cheminement s’opère au cours de la séance vécue : un rappel de ce qu’est zéro mais surtout une pratique à tester dans les classes !

    Conclusion : apprendre en pensant, coopérer en écrivant

    En ressortant de cette séance, les élèves savent que zéro est un chiffre, mais aussi un nombre – parce qu’il sert à résoudre des problèmes, à coder des informations, à écrire tous les autres nombres.

    Mais surtout, ils auront compris cela par l’expérience : en écrivant, en débattant, en coopérant. Le savoir est passé par le corps et par le groupe, ce qui le rend bien plus durable qu’une simple définition.

    Et quand un élève vous demande : « Maitresse, c’est des maths ou du français ce qu’on a fait ? »
    …vous saurez que vous avez gagné. L’interdisciplinarité devient évidente !

    Et dans votre classe ?

    Cette séance fonctionne du cycle 3 jusqu’en formation d’adultes. À chaque fois, les échanges sont riches, différents, surprenants.

    Concrètement, comment vous lancer ?

    • Prévoyez une bonne heure (à poursuivre le lendemain si besoin)
    • Acceptez de lâcher prise sur la conduite frontale
    • Faites confiance à vos élèves pour mener les débats et au processus de construction collective
    • Placez-vous en retrait, écoutez, relancez subtilement et laisser vos élèves découvrir que dans la recherche collective, chacun peut briller.

    Finalement, cette approche change tout. Plutôt que d’imposer nos savoirs, nous créons les conditions pour que les élèves les construisent eux-mêmes.

    Et vous, prêt à transformer cet obstacle coriace en situation de recherche collective ? Vos élèves découvriront que, comme zéro, chacun prend toute sa valeur quand il coopère avec les autres.

    3 élèves font un puzzle coopératif. On voit donc la coopération entre les élèves

    [1] Cette notion d’inducteur renvoie au travail de Michel Fabre et d’Agnès Musquer qui proposent des inducteurs de problématisation afin de donner aux enseignants le pouvoir de faire agir leurs élèves dans des situations problèmes.
    Michel Fabre et Agnès Musquer, Comment aider l’élève à problématiser ? Les inducteurs de problématisation, dans Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, vol. 42 n°3, 2009, p.111-129
    Voir : https://s.42l.fr/ui-dBTvl

    [2] Voir mon article à ce sujet : David Sire, Des savants-voyageurs pour dynamiser les groupes, Cahiers Pédagogiques, pp. 30-31, avril 2022. Il est disponible également sur le site de Philippe Meirieu : https://www.meirieu.com/ECHANGES/LessavantsvoyageursDAVIDSIRE[1].pdf   

    * NB : Cette « définition » du nombre donnée en classe reste volontairement simplifiée. Car comme le précise le CNRTL, le nombre est un « concept de base des mathématiques, une des notions fondamentales de l’entendement que l’on peut rapporter à d’autres idées (pluralité, ensemble, correspondances) mais qu’on ne peut définir ». (https://www.cnrtl.fr/definition/nombre)

    Le nombre est souvent réduit à la notion de quantité, mais comme le souligne Stella Baruk, il faut alors parler de « nombre de ». La réalité est plus riche : le nombre peut être ordinal (un rang) – « le 3 février », 3ème jour du mois – ou cardinal (une quantité) – « 3 pains ».

    Mais les frontières se brouillent parfois. Mon numéro de maison « 119 » indique que je suis à 119m du début de ma rue (usage cardinal moderne), alors que classiquement, ce numéro donnait le rang de la maison dans la rue (usage ordinal). Même dualité pour un « numéro de Sécurité sociale » : il porte une information codée sur l’identité, mais ses composantes gardent leurs valeurs numériques (année, mois de naissance…).