« À quoi sert un poème ? »
Lancez cette question dans votre classe. Vous entendrez : « Pour apprendre par cœur », « Pour travailler la mémoire », « Pour réciter devant tout le monde ».
Voilà. La poésie réduite à un exercice scolaire.
Et si on transformait cette représentation figée en véritable découverte ? Et si nos élèves découvraient que derrière les vers se cache un besoin vital d’écrire pour continuer à vivre ?
Entrer dans le poème autrement : la recréation de texte1
Henri Bassis le formulait ainsi : « L’enfant doit se mettre dans la peau de l’écrivain. On est aux antipodes de la traditionnelle explication de texte où le sujet reste spectateur. »
Pour que nos élèves s’approprient le sens profond de l’écriture poétique, ils doivent le vivre de l’intérieur. C’est exactement ce que permet la réécriture de « Demain dès l’aube ». Mais attention : avant de le nommer ou de l’expliquer, on le fait vivre.
La démarche : du mystère à la révélation
Objectif : Transformer les représentations sur la poésie en faisant découvrir sa fonction existentielle.
- Phase 1 : Les représentations initiales
Tout commence par une question ouverte : « Qu’est-ce qu’un poème et à quoi cela sert ? »
J’écris toutes les réponses au tableau, sans jugement. Invariablement surgissent : « des rimes », « apprendre par cœur », « travailler la mémoire », « réciter ». Parfois : « Travailler la confiance, car il faut parler devant toute la classe ! » Je note tout. Ces représentations serviront de point de comparaison en fin de séance.
- Phase 2 : Le défi de réécriture
« Je vais vous lire deux fois un texte. Vous allez tenter de le réécrire intégralement. » Sans titre, évidemment. Je lis « Demain dès l’aube » lentement, en respectant le rythme des alexandrins.
Les élèves griffonnent des notes. Certains se concentrent sur les images (« l’or du soir qui tombe »), d’autres sur la structure. Puis vient le travail de reconstruction : seul d’abord, par deux ensuite, puis par quatre.
Les tensions créatrices émergent naturellement : « Non, c’est « sans rien voir AU-dehors ! « » , « Il a dit « le dos courbé » ou « le cœur brisé » ? ». Ces hésitations sont fécondes. Elles obligent à justifier, argumenter, revenir au sens.
- Phase 3 : La quête du titre
Quand les groupes de quatre ont avancé sur leur version, je lance : « Trouvez un titre. »
C’est là que tout bascule. Les propositions fusent : « La mort », « Un homme qui a perdu sa femme », « La tristesse », « Le voyage ». Les débats s’intensifient autour d’un seul mot : « tombe« .
Ce mot agit comme un révélateur. Il oblige à relire le poème différemment. Les trois strophes prennent un sens nouveau. Ce n’est plus une simple promenade champêtre, mais un chemin de deuil.
- Phase 4 : Le contexte biographique
Je leur donne alors cet indice :
« Victor Hugo livre ici un de ses textes les plus touchants. Le début semble décrire un voyage vers un être cher. Mais les deux derniers vers révèlent tout le tragique : l’être cher est mort. »
J’ajoute un prénom : Léopoldine. Morte le 4 septembre 1843. Poème écrit en 1856. Les élèves calculent : treize ans plus tard.
« C’est sa femme ? » Non. « Sa sœur ? » Pas davantage. Qui alors ? Je leur raconte le drame de Villequier.
- Phase 5 : Le récit du drame2
Je lis lentement le récit de la noyade. Le canot qui chavire. Charles qui plonge six fois pour sauver Léopoldine. Les paysans sur la rive qui croient qu’il s’amuse. Sa dernière plongée, pour rester avec elle dans la mort.
Silence dans la classe. Puis je précise : Léopoldine avait dix-neuf ans. Son mari vingt-six. L’oncle soixante-deux. Le cousin Arthur, onze ans.
« Qui est Léopoldine pour Victor Hugo ? » Les élèves cherchent. « Léopoldine Hugo… » Quelqu’un finit par lancer : « Sa fille ! »
- Phase 6 : L’amour paternel
Je complète le tableau : Léopoldine, la fille aînée adorée. « Didine » pour son père. Une jeune femme belle, éprise de Charles Vacquerie. Victor Hugo qui trouve sa fille trop jeune pour se marier, puis qui finit par céder. Le mariage le 15 février 1843. Six mois plus tard, le drame.
Et cette phrase terrible :
« Victor Hugo apprendra la mort de sa fille par hasard, quatre jours plus tard, dans un journal. « On m’apporte de la bière et un journal, Le Siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte ». »
- Phase 7 : Le retour aux représentations
« Alors, pourquoi Victor Hugo a-t-il écrit ce poème ? »
Les réponses changent radicalement. « Pour partager sa tristesse. » « Pour ne pas oublier sa fille. » « Pour continuer à vivre avec ce chagrin. » Certains ajoutent : « Écrire ça devait l’aider à aller mieux, même s’il n’oublierait jamais. »
Je précise alors que Hugo a cessé toute activité littéraire pendant des années. Qu’il était devenu le fantôme de lui-même. Que Les Contemplations représentaient son retour à l’écriture, sa façon de transformer le deuil en œuvre universelle.
« Je sais que tu m’attends » : cette phrase résonne désormais différemment pour eux.
Ils comprennent que la poésie ne cherche pas à « faire joli » ; elle met en mots ce qui déborde la parole ordinaire.
Cette bascule ouvre naturellement la discussion :
- Pourquoi écrit-on ?
- Peut-on dire la douleur ?
- Partager l’émotion aide-t-il à traverser l’épreuve ?
L’analyse devient existentielle.
Du particulier à l’universel
On conclut en revenant à la structure des Contemplations. « Demain dès l’aube » utilise bien le « je » le plus intime qui soit : un père qui parle à sa fille morte. Mais ce poème s’inscrit dans un recueil plus vaste.
Hugo n’a pas écrit ces textes uniquement pour lui. Il les a destinés à tous les humains. Dans la préface, il écrit d’ailleurs : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. »
Comme dans « À ma fille » qui ouvre le recueil, Hugo parle de ce qui nous concerne tous : la perte, l’amour, le passage de la vie à la mort, les grandes souffrances que nous traversons. Le « je » devient alors universel.
Les élèves perçoivent que la poésie n’appartient pas au passé, qu’elle parle à chacun, aujourd’hui encore. Dans le vers « Je sais que tu m’attends », Hugo exprime cette idée que les morts ne nous quittent jamais vraiment — leur souvenir continue de vivre en nous.
Ce que cette démarche transforme
Pour les élèves : La poésie n’est plus un « truc à apprendre par cœur ». Elle devient un moyen d’expression essentiel, une façon de traverser l’épreuve, de partager ce qui ne peut se dire autrement.
Pour l’enseignant : Plutôt que d’imposer cette compréhension, on crée les conditions pour qu’elle émerge. La réécriture oblige à habiter le texte de l’intérieur. Le dévoilement progressif du contexte biographique fait basculer le regard.
Pour la classe : En débattant des titres possibles, en confrontant leurs versions, les élèves construisent collectivement le sens. En réécrivant, en argumentant, en découvrant peu à peu la figure de Léopoldine, ils vivent ce que Philippe Meirieu appelle le détour nécessaire par le sens : comprendre, c’est reconstruire, pas répéter.
Concrètement, comment se lancer ?
- Durée : Une bonne séance d’une heure (il n’est pas forcément nécessaire que les élèves réécrivent tout le texte)
- Matériel : Le poème (sans titre), le récit du drame de Villequier
- Posture : Accepter de lâcher le magistral. Observer les élèves débattre. Doser le dévoilement des informations biographiques
- Le timing : Ne pas précipiter le récit du drame. C’est le moment-clé où tout bascule
Et après ?
Cette séance ouvre naturellement vers d’autres explorations. Vous pouvez lire des extraits de « Charles Vacquerie », où Hugo rend hommage à son gendre. Vous pouvez leur faire découvrir d’autres poèmes des Contemplations. Vous pouvez les inviter à écrire leur propre texte sur un moment où ils ont eu besoin d’écrire pour exprimer quelque chose d’important.
L’essentiel est acquis : vos élèves ne regarderont plus jamais la poésie de la même façon.
Et vous, dans votre classe ?
Comment amenez-vous vos élèves à voir la poésie autrement ? Et si vous aussi, vous faisiez de la réécriture un outil pour donner voix aux émotions ?
Apprendre, c’est coopérer avec les mots pour comprendre le monde.
- Retrouver cette activité également ici dans une séance mathématique :
https://pedacooperation.wordpress.com/2025/08/08/poemes-maths/ ↩︎ - Vous pouvez retrouver ici le récit de ce drame : https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9opoldine_Hugo ↩︎

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