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  • Quand une notification Windows devient une leçon de grammaire.

    Quand une notification Windows devient une leçon de grammaire.

    La semaine dernière, une simple erreur dans un message Microsoft a déclenché un débat grammatical.

    Une notification qui dérange

    L’ordinateur de classe sonne. Encore. Depuis plusieurs jours, Windows me propose une mise à jour. Sur le tableau via le vidéoprojecteur, le message s’affiche en grand :

    « Actuellement, ce PC ne rejoins pas la configuration système minimale requise pour exécuter Windows 11 »


    (voir la capture d’écran plus bas)

    Je laisse volontairement la notification visible. J’attends. Les élèves ne tardent pas à réagir.

    — David, ça te dérange pas ce message ?

    Je rebondis :

    — Et vous, il ne vous dérange pas ?

    Quand les mots du quotidien deviennent objets de pensée

    Les premières remarques fusent :

    « Actuellement », ça veut dire qu’il pourra passer plus tard ? Alors pourquoi ne pas le faire maintenant ?

    Bonne question. J’explique : Microsoft valorise certains processeurs, certains paramètres de sécurité. Pas tous les PC ne sont compatibles immédiatement.

    Puis un autre élève s’interroge :

    — Moi, c’est « exécuter » qui me gêne. Comment on peut tuer Windows ?

    — Ah oui, c’est vrai ! « Exécuter » ça veut dire tuer !

    — Non, non, je ne pense pas que ce soit dans ce sens-là…

    Le débat s’installe. Une élève précise que dans le langage informatique, « exécuter » signifie « lancer un programme ». J’en profite pour annoncer qu’on verra justement cela en sciences, avec la programmation et la robotique.

    La langue est en train de devenir un objet d’analyse collective. Les élèves cherchent le sens, questionnent les usages, débattent des glissements sémantiques. C’est précisément ce qu’Eveline Charmeux1 défend avec force : la grammaire n’est pas une pilule à avaler, une série de règles à mémoriser par dressage. C’est une activité d’investigation jubilatoire.

    Le déclic grammatical

    Puis arrive LA question :

    — En fait, moi, ce qui me gêne, c’est « rejoins ». Pour moi, il y a un t.

    — Mais non ! Moi j’ai toujours vu « rejoins » avec un s.

    — Non, on dit « rejoindre », il y a un d !

    Je demande à la classe de se positionner. Les avis se divisent : t, s ou d ?

    — Comment faire pour nous mettre d’accord ?

    Et là, le moment clé se produit.

    Une élève se lève :

    On a appris les lettres finales des verbes, rappelez-vous ! « Ce PC », c’est « il ». Et pour « il », il n’y a que cinq lettres possibles : C, A, D, E, T. Donc ce n’est pas possible qu’il y ait un s !

    Quand le savoir devient un outil

    Intérieurement, j’ai une grande satisfaction pédagogique.

    Les élèves viennent de réinvestir spontanément une connaissance construite quelques jours plus tôt. Ils mobilisent un apprentissage antérieur pour résoudre une situation authentique. Le savoir grammatical n’est plus une règle abstraite à réciter mécaniquement : il devient un outil intellectuel pour lire le monde.

    Revenons une semaine en arrière...

    La séance d’apprentissage avait eu lieu une semaine auparavant, à partir d’un problème de recherche collectif :

    « En conjugaison, il y a de nombreuses lettres qui ne s’entendent pas. Si on les cherchait toutes ? » 2

    Panique à bord pour certains élèves. Puis, par groupes de trois ou quatre, ils avaient cherché, documenté, vérifié. Ils s’étaient aperçus qu’il n’y avait finalement pas tant de lettres muettes que ça. Et surtout, ils avaient créé une affiche-outil pour la classe, fruit de leur propre recherche.

    Ce jour-là, devant cette notification Windows, cette connaissance resurgit et prend tout son sens.

    Les élèves se précipitent vers l’armoire pour prendre le livre de conjugaison :

    — C’est bien comme « joindre », non ?

    — Oui ! J’ai trouvé !

    Verdict collectif : il faut un t.

    Le tissage : un geste pédagogique décisif

    Dominique Bucheton3 le rappelle dans ses travaux sur les gestes professionnels : le tissage désigne cette activité du maître qui relie « la tâche en cours avec celle qui précède », « le dehors et le dedans de la classe ».

    Les bons élèves tissent naturellement ces liens laissés implicites par l’enseignant. Ils savent nommer les savoirs, comprendre leur succession et leur utilité. Les élèves moyens ou en difficulté, eux, n’y arrivent pas seuls — même s’ils ont accompli les tâches de manière routinière.

    D’où l’importance cruciale de ces moments où le maître tisse explicitement : ravive les traces déjà là, relie le passé au présent, donne cohérence et continuité aux apprentissages.

    Ce matin-là, la notification Windows a joué ce rôle. Elle a créé l’occasion de retisser, de redonner vie à un savoir récent. Et surtout, elle a permis aux élèves de donner du sens à ce qu’ils ont appris.

    La jubilation de l’esprit critique

    Je pose alors une dernière question :

    À votre avis, qui a fait cette erreur ? Est-elle grave ?

    — Bah, c’est des informaticiens, ils n’ont pas fait attention…

    Mais c’est un écrit officiel ! Qui est responsable ?

    — Microsoft ! C’est lui le responsable de Windows !

    Alors, simple inattention ou problème plus sérieux ?

    — Non ! Si tout le monde voit ça sur son ordinateur, ça fait beaucoup d’erreurs…

    La conclusion revient à un élève :

    S’ils ne sont pas capables de vérifier leur texte, comment leur faire confiance pour installer Windows 11 ? Un programme qui bugue, il ne fonctionne pas !

    Je n’aurais jamais imaginé aller aussi loin avec cet exemple.

    Pour un enfant de 10 ans, détecter une erreur — et quelle erreur ! Chez Microsoft ! — quelle jubilation ! L’élève comprend qu’il n’apprend pas pour rien. Que ses compétences grammaticales lui donnent un pouvoir réel : lire le monde avec esprit critique, pas seulement réussir un exercice.

    Et dans votre classe ?

    Certes, on pourrait se dire : et alors ? Une faute d’orthographe ou de conjugaison, cela arrive à tout le monde. Pourquoi passer autant de temps sur une situation aussi banale ? Le programme n’avance pas pendant ce temps-là.

    Mais notre vrai rôle d’enseignant est-il de donner du savoir à nos élèves ou de les amener à se l’approprier ? On le sait, un savoir reste passif quand il est utilisé uniquement dans des situations standards ou similaires à la situation dans laquelle il a été découvert par les élèves. C’est en mettant à l’épreuve ce savoir qu’on le rend actif.

    Ainsi, ce n’est pas qu’une simple faute de conjugaison, c’est l’activation d’un savoir ! C’est utiliser ce savoir pour se questionner et remettre en cause ce à quoi nous sommes confrontés. C’est construire l’esprit critique.

    Et peut-être qu’elle les aidera, plus tard, à mobiliser leurs connaissances au bon moment — à ne pas signer sans lire, à ne pas accepter sans vérifier.

    Cette histoire de notification Windows m’a convaincu d’une chose : les meilleures situations de tissage ne se planifient pas toujours.

    Elles surgissent d’un incident technique, d’une question inattendue, d’une phrase lue dans un couloir. L’essentiel, c’est d’être à l’affût. De savoir saisir l’occasion. De faire le lien explicite entre ce moment et les apprentissages antérieurs.

    Car comme le montrent les recherches de Bucheton, si nous ne tissons pas ces liens, seuls les élèves déjà à l’aise le feront. Les autres accumuleront des savoirs cloisonnés, déconnectés, sans comprendre à quoi ils servent.

    Face à ce constat, une question s’impose naturellement : comment cultiver ces moments de tissage au quotidien ? Car si la notification Windows était une opportunité imprévue, d’autres occasions — plus régulières — peuvent être créées ou saisies consciemment.

    Quelques pistes pour nourrir cette vigilance pédagogique :

    • Créer des rituels de rappel : « La semaine dernière, on avait vu que… Ça vous rappelle quelque chose aujourd’hui ? »
    • Valoriser les connexions spontanées : quand un élève fait un lien avec un apprentissage passé, prendre le temps de l’expliciter collectivement.
    • Afficher les traces d’apprentissage : affiches, schémas, exemples qui restent visibles et mobilisables
    • Poser la question du sens : « À quoi ça vous sert de savoir ça ? Où pourriez-vous le réutiliser ? »
    • Accepter l’imprévu : parfois, la meilleure leçon de grammaire se cache dans un bug Windows

    Au fond, toutes ces pistes convergent vers une même conviction :
    Apprendre ne consiste pas à accumuler des savoirs isolés, mais à relier. Relier un mot à son sens, un apprentissage passé à une situation présente, une erreur à une compréhension nouvelle.

    N’oubliez pas dans « apprentissage », il y a « TISSAGE » !


    1. Charmeux, E. (2021). Non, la grammaire ne s’avale pas comme une pilule :  https://www.charmeux.fr/blog/index.php?2021/12/13/481-non-la-grammaire-ne-s-avale-pas-comme-une-pilule ↩︎
    2. Dion, J. & Serpereau, M.  (2009). Faire réussir les élèves en français de l’école au collège. Retz. P.89-90 ↩︎
    3. Bucheton, D. & Soulé, Y. (2009). Les gestes professionnels et le jeu des postures de l’enseignant dans la classe. Éducation & Didactique, vol. 3, n°3. ↩︎